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Optronique : Le rachat du français Photonis par l’américain Teledyne se précise, mais sous conditions

La mobilisation de 17 députés appartenant à toutes les sensibilités politiques de l’Assemblée nationale n’aura visiblement pas été suffisante. Pas plus que ne l’ont été les réticences du ministère des Armées à voir, une fois de plus, une pépite technologique française passer sous pavillon étranger, en l’occurrence américain. En effet; spécialiste des tubes amplificateurs de lumière, Photonis est sur le point d’être racheté par le groupe californien Teledyne, pour 500 millions d’euros. Mais sous conditions, précise le quotidien Les Échos, selon qui l’Élysée a pris le dossier en main.

Pourtant, le ministère de l’Économie s’était opposé « verbalement » à cette transaction. Et son titulaire, Bruno Le Maire, avait dit souhaiter une « solution industrielle française pour reprendre Photonis qui produit du matériel qui équipe l’armée française. »

Mais Photonis fait plus qu’équiper les forces françaises, même si cela ne représence que 6% de son chiffre d’affaires : l’entreprise est aussi un acteur de la dissuasion, en fournissant des composants au laser Megajoule, qui fait partie du programme « Simulation », ainsi qu’aux sous-marins nucléaires. En outre, elle est à l’origine d’innovations particulièrement intéressantes, comme avec la CMOS Kameleon, un caméra pouvent filmer en couleur pendant la nuit.

D’où les fortes réserves du ministère des Armées, qui, en plus, veut éviter de se retrouver dans un état de dépendance technologique par rapport à un groupe américain, par ailleurs proche du Pentagone.

Seulement, encore faut-il avoir les moyens de ses ambitions… Et, après avoir récemment laisser filer d’autres entreprises technologiques comme Souriau [connectique pour les environnements extrêmes et les applications sensibles], devenue désormais une filiale d’Eaton Corporation, ou encore comme HGH [technologies infrarouge] au fonds américain Carlyle, aucun dispositif efficace permettant d’éloigner tout risque de « prédation » n’existe actuellement. C’est ce qu’ont récemment souligné les sénateurs Pascal Allizard et Michel Boutant, dans un rapport sur l’avenir de la base industrielle et tecjnologique de défense [BITD].

Ainsi, selon eux, il manque, en France, un ou des fonds de taille assez suffisante pour « s’aligner » sur les offres faites par des repreneurs étrangers souhaitant mettre le grappin sur des entreprises françaises jugées stratégiques.

« Le cadre français n’offre pas de solution institutionnelle d’envergure, qui aurait par exemple la forme d’un fonds souverain associant des crédits publics et privés pour prendre des participations dans les entreprises stratégiques et faciliter ainsi leurs tours de table. Plusieurs fois évoqué, un tel dispositif de capital-développement est encore à créer », ont ainsi fait valoir les deux parlementaires. En outre, ont-ils ajouté, il « ne permet pas de dissocier la propriété d’une entreprise du contrôle de ses activités stratégiques, à la différence de ce qui existe dans d’autres pays et notamment aux États-Unis avec en particulier le mécanisme de Special Security Agreement. »

Seulement, Photonis ne concentre pas ses activités uniquement en France : l’entreprise est également présente aux Pays-Bas [33% de son effectif] ainsi qu’aux États-Unis [15%]. Et, pour le secteur civil, elle est surtout réputée pour ses analyseurs de spectromètres de masse. Ce qui complique la donne. Ainsi, le 20 juillet, le journal « Les Échos » a fait part d’un soutien néerlandais à l’offre de Teledyne.

« Si la transaction n’est pas confirmée avec Teledyne, Photonis verra ses capacités de recherche et de développement, clé dans cet environnement compétitif, atteintes », a ainsi expliqué Ron Nulkes, le directeur de la Netherlands Industries for Defense and Security [NIDS]. « Nous avons déjà une très bonne expérience avec Teledyne Dalsa à Eindhoven aux Pays-Bas, qui est une entreprise innovante et dont l’emploi croît », a-t-il ajouté.

Sans fonds souverain de taille à contrer le groupe américain et sans solution industrielle française [Thales et Safran n’ayant aucun intérêt à reprendre Photonis], la marge de manoeuvre est donc très étroite.

D’après Les Échos, l’Élysée aurait donc tranché : Teledyne pourra mettre la main sur Photonis. Mais sous conditions. Ainsi, Bpifrance devra faire entrer au capital de l’entreprise et disposer d’un droit veto qu’il sera susceptible de faire valoir en cas de décision qui irait à l’encontre des intérêts français.

En outre, Teledyne devra accepter la mise en place d’un « comité de sécurité interne », avec des représentants du ministère des Armées ainsi que celui de l’Économie et des Finances. Ce dernier pourra également exercer un droit de veto sur toute décision sensible et il aura la mainmise sur certains contrats, sur lesquels le groupe américain ne pourra pas interférer, l’enjeu étant d’éviter d’être soumis à la norme ITAR, qui donne à Washington un droit de regard sur les ventes d’équipements militaires ayant des composants d’origine américaine. Enfin, aucune information sur l’utilisation des matériels fournis par Photonis aux forces françaises ne devra parvenir aux États-Unis.

Reste maintenant à voir si Teledyne acceptera ou non de telles conditions, dans la mesure où elles rendent la PME Photonis moins intéressante… Cela étant, ce « comité de sécurité interne » que compte imposer l’Élysée et qui ne concernera que les activités liées à la défense, est similaire au « proxy board » qu’exige le Pentagone quand l’un de ses fournisseurs se fait racheter par un groupe étranger.

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